Le siècle de l'Esprit

 

Publié dans Sainte Présence, Pentecôte 2001

Maintenant que la liesse éphémère des festivités du millénium du progrès s'est dégonflée, nous voici entrant dans la première année du XXI siècle, que Malraux annonçait comme étant le siècle de l'Esprit, et non le siècle spirituel comme on le croit pas erreur. Nous voici à nouveau placés devant le sempiternel et Shakespearien problème : Etre ou ne pas Etre.

On a beaucoup discouru sur le trop fameux siècle "spirituel" à venir, avec grande confusion cependant. On a vu les mages, spirites, religions exotiques et autres phénomènes paranormaux inonder les ondes "vibratoires" de la conscience universelle, s'engouffrer dans le vide béant des consciences anesthésiées par le confort moderne et culpabilisées par le manque de religieux ou de spirituel. Ceci ne procède pas de l'Esprit, car l'Esprit est Saint et ne sert pas à combler une carence, bien loin de là, bien plus que cela. Cet Esprit est celui qui illumine les consciences, celui qui console, c'est-à-dire accompagne, qui donne la vie, qui procède du Père, qui est adoré et glorifié avec le Père et le Fils. Le véritable Esprit n'est pas un supplément cérébral de rechange.

Sans tomber dans le Joachimisme , tentons de poser quelques jalons sur la route de l'Esprit, bien piètres repères devant l'immensité de sa Puissance et de son Amour, afin d'éclairer nos pas si nous avons quelques prétentions à l'Etre, en ce nouveau siècle.

L'Esprit Saint, Esprit de sainteté, rend saint celui qui l'écoute, spirituel celui qui le possède. Les pères déifiés disaient que le but de la vie est l'acquisition du Saint-Esprit, rien de plus, car il n'existe rien au-dessus de Dieu, rien de moins. Il n'y a de spiritualité que dans et par l'Esprit Saint. Toute forme de méditation, d'oraison ou de prière qui ne serait pas "branchée" sur l'Esprit Saint, ne serait tout simplement pas spirituelle, psychique au mieux. On entend souvent dire que tel personne est spirituelle. Attention aux faux amis de la langue française! Etre spirituel, avoir de l'esprit ne veut en rien dire que l'on vit dans l'Esprit. C'est seulement une capacité cérébrale de plus, un don peut-être, qui doit être utilisé pour la plus grande gloire de Dieu et non pour l'autosatisfaction d'avoir fait ou dit quelque chose de spirituel. Venant du grec, le mot "idiot" qualifie cette autosatisfaction : l'idiot et celui qui, manquant d'intelligence, est centré sur lui-même et ne perçoit pas ce qui l'entoure. Avoir de l'esprit selon le monde, c'est être authentiquement idiot, combien plus lorsque cela est aux dépends des autres. Prie-t-on assez pour avoir l'Intelligence des choses célestes?

En fait, l'Esprit se vit plus qu'il ne se possède. Toute la spiritualité se résume à une communication permanente avec l'Esprit. Cette communication n'est pas descriptible humainement parlant, ni même d'un point de vue gnostique. On ne peut classer l'Esprit. Il ne se mesure pas non plus. Ni avec l'âme humaine, ni avec un pendule, ni avec les cartes ou toute forme de divination abominable aux yeux de Dieu, qui, véritables insultes à son Amour, exigent un droit de regard de l'homme sur le mystère de la création ou des temps futurs.

L'Esprit illumine les consciences. L'Esprit éclaire, fait connaître Dieu qui est inconnaissable. A-t-on bien pesé le paradoxe de ce mystère? Il libère l'homme, l'affranchissant des barrières de ses limitations et de son imagination. L'imagination n'est pas non plus le propre de l'Esprit. Le Christ n'a pas d'imagination. Il vit au premier et au dernier degré en même temps, il n'en a pas besoin car il perçoit directement toute chose sans avoir besoin de l'imaginer. L'imagination est le propre de la chute, c'est une tentative de l'esprit humain de pallier à la perte de l'état édénique. L'imagination est le singe de l'Esprit, non le signe. Le monde d'aujourd'hui se nourrit d'images, imaginées par des imaginatifs à qui on demande d'avoir de l'imagination, c'est tout dire.

L'Esprit rend joyeux. Les hommes saints ne sont pas tristes, ils sont joyeux. Non de cette joie apparente qui part d'un éclat de rire tonitruant à la suite d'une bonne histoire, mais de la joie véritable, profonde, celle de la rencontre trinitaire qui s'opère lorsque Dieu fait à l'homme la grâce de rencontrer un de ses enfant, le prochain. Cette joie-là n'a pas besoin de mots, elle se communique par l'intérieur, par le cœur. La joie n'a pas de limite spatiale, ni de commencement ni de fin, elle procède de l'éternité, c'est-à-dire de l'Esprit.

L'Esprit console. Non seulement l'âme fatiguée des vicissitudes terrestres et des souffrances de la vie, mais aussi d'une consolation qui transcende complètement la voie et lui donne tout son sens. L'accompagnateur fait route avec celui qu'il accompagne. L'Esprit anticipe cette route, il se fait chemin pour porter, signe pour orienter, vent pour pousser, lumière pour éclairer, source pour étancher, nourriture pour réconforter, sommeil pour réparer, courage pour relever celui qui est tombé, éclair et tonnerre pour réveiller celui qui est endormi, soleil pour chauffer, pluie pour rafraîchir. Tout cela dans le sens le plus élevé que nous puissions entendre. Et finalement, lorsque les obstacles ont été vaincus, il se fait mains pour accueillir, car il est en même temps la voie et le but. Avec l'Esprit, cheminer c'est arriver, arriver c'est cheminer. Ma joie est dans la route, elle est dans le but, elle n'est ni la route ni le but et tout cela en même temps.

L'Esprit donne la vie. Il la donne et la redonne. Il est le souffle de Dieu qui entre dans les narines d'Adam, qui anime la terre, pour d'une statuette de boue en faire un homme. Il est la lumière du baptême, notre renaissance. Nés deux fois, nés de l'Esprit. Tels nous sommes. Il est la lumière des Saints Dons de la Divine Liturgie. Ô contemplation merveilleuse! Nés trois fois. Il est la Lumière de la Foi. Nés de Foi, nés de l'Esprit. Il est la Lumière de notre résurrection au dernier jour, naissance dans le ciel, enfantement dans l'Eternité, incréation pour devenir par grâce ce que Dieu est par nature, puisque Dieu est incréé. L'Esprit est le Don suprême, le plus précieux Don de Dieu, il est Celui de son très cher Fils, le Seigneur Jésus.

L'Esprit procède du Père. Du Père seul dans une procession éternelle, c'est-à-dire en dehors du monde créé. L'Evangile de Jean est formel à ce sujet. Mais il est envoyé dans le monde par le Fils, au jour de la Pentecôte, et puis dans cette longue Pentecôte qu'est l'histoire de la grâce de Dieu depuis la fondation de l'Église. Cette procession de l'Esprit par le Père, nous la retrouvons dans le symbole de foi, mais aussi dans la prière du Veni Creator, où on l'appelle "doigt de la Droite du Père". C'est donc bien du Père seul que l'Esprit procède, et le Credo parle de l'éternité avant de parler du temporel. Il est ensuite conglorifié avec le Père et le Fils, il leur est donc égal. L'Esprit de Dieu - L'Esprit Saint - est Dieu. Il n'y a pas de hiérarchie du Fils sur l'Esprit, sinon comment cet Esprit serait-il celui du Fils puisque dépendant de Lui ? Comment un homme ou un Dieu pourrait-il avoir besoin d'un Esprit qui lui soit subordonné ? La question n'a pas de sens. En Dieu il y a égalité des Personnes (hypostases) et circulation éternelle de l'Amour entre les Personnes (périchorèse). Il ne faut pas confondre les trois Personnes avec l'Amour, même si l'Amour est indissociable des Personnes. Il n'y a pas de division, pas de séparation, pas de mélange, pas de confusion. Cela explique le trouble que peut jeter la petite modification, si infime soit-elle, du Filioque. Ce qui est en plus vient du Diable.

Enfin, dans la Pentecôte de l'histoire du salut et des temps prophétiques qui l'ont précédée, l'Esprit parle. C'est le vent divin, tourbillon violent ou brise légère. Il inspire les prophètes. Il inspire les actes sacrés. Il inspire les mains consécratoires de l'évêque. Il est le mouvement ou l'immobilité qui précède l'acte, Ce qui même anime la Cause Première, encore de ce monde par rapport à l'Esprit. Il donne sa validité à tout acte de l'Église, il est à l'aube de chaque prière et au crépuscule de chaque Amen. Il relie chaque prière à la suivante, dans une incessante liturgie. Il n'existe pas de prière sans l'action omniprésente de l'Esprit Saint. Il est le soutien constant de la vie et de son élévation, la Raison véritable de toute chose. Sans l'Esprit, ô homme, oublie l'espoir !

On ne peut pécher contre l'Esprit Saint, le Christ nous en avertit. Le péché contre l'Esprit ne sera pas pardonné. En quoi consiste donc ce péché, réellement mortel ? Mortel non d'une mort première physique, mais d'une mort seconde, celle du non-être. Celle qui emporte et dissout l'âme. Celle dont le Diable veut tuer l'homme, créature de Dieu, afin de savourer une illusoire victoire contre la Vie elle-même, vie qu'il n'a pas su vaincre au matin de la Résurrection. Ce péché est le refus total, permanent, obstiné, mou, dédaigneux et absolu de la Vérité du Saint Esprit et de toutes ses qualités divines. De Son omniprésence, de Son omnipotence, de Son omniscience, de Sa surabondance de Grâce, de Son Amour incomparable, Celui de Dieu même. Ce refus latent, qui peut être conscient ou inconscient (là se trouve un grand danger !) est la négation de l'Etre, de sa propre vie, de l'évidence. Il est une non-insulte à la beauté, c'est à dire une indifférence. Comparé à ce refus le blasphème le plus infect est encore une prière ardente. Sans vouloir tomber dans le manichéisme, ce qui serait navrant, ce péché procède par négation apprêtée du beau comme du laid, du dédain non affecté et de l'orgueil. Il est celui du "ni bon ni mauvais". On ne peut accuser le Christ d'être dualiste ou de faire des catégories banales, mais il dit clairement : "que votre oui soit oui et que votre non soit non, les tièdes je les vomirai".

A ce péché point de pardon, car Dieu est assez grand pour respecter l'homme jusque dans ce choix absurde. Ce rejet du pardon est le dernier acte d'Amour de Dieu, capable d'amener l'âme la plus obscure au repentir absolu, qui est le miroir de ce péché.

Il est certain qu'on puisse trouver facilement des âmes assez folle pour "imaginer" résister à l'Esprit de Dieu jusque dans l'Absolu. Mais, existe-il une âme créée qui ait assez de puissance pour pouvoir effectivement le faire ? Cette question n'a pas de réponse pour ceux qui ne veulent pas la voir. Elle restera comme une question pour les indécis et les tièdes.

Si on ne comprend pas cela, essayons donc de répondre au prénom Michaïah , Mi Ka Iah : Qui [est] comme Dieu?

La boucle est maintenant bouclée. Le vingtième siècle a-t-il été celui de l'Esprit ? A-t-il vraiment été ou bien n'est-ce qu'une vague illusion de nos mémoires apparentes ? Le vingt-et-unième siècle sera-t-il celui de l'Esprit ? Sera-t-il seulement ?

Etre ou ne pas être, là est la question.

 

P. Dimitri

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