Pèlerinage, voyage et tourisme...

 

Publié dans Sainte Présence

Il n'y a pas de site historique, vénéré ou oublié, qui n'ait connu la foule innombrable et bigarrée des voyageurs, des curieux, des saints, et des brigands aussi. Partout où l'homme va; à la recherche du passé ou à la rencontre du sacré; il peut remarquer les mêmes bonnes gens, assoiffées de merveilleux, de beau, de vrai. Elles croisent cependant, sans toujours les reconnaître, toutes sortes de mercantis, voleurs, amis d'un jour à l’affût d'une bonne affaire.

Dans ce monde, le meilleur côtoie souvent le pire, par une sorte d'équilibre curieux qui tend à toujours mêler le vice à la vertu.

C'est particulièrement le cas dans les lieux de pèlerinages, lorsque le souvenir des faits héroïques, la présence du numineux, l'espoir du miracle rôdent encore, dans les murs, dans l'air, dans les couleurs, ou dans un geste familier qui remonte au Saint.

N’avons nous jamais expérimenté cela? Souvent, nous venons en espérant sentir "vibrer" le lieu, ou du moins pour avoir un contact particulier avec le fond de notre âme, où Dieu a placé la lumière de la Foi, la marque de Sa main. L'intention est excellente, mais suite à ces soupirs nous trouvons deux issues.

La première est un piège, qui consiste à intellectualiser ou a conceptualiser l’événement du pèlerinage. Cela peut conduire à une exaltation nuisible au but réel de la démarche, à l'illusion du spirituel, sauf la grâce de Dieu bien entendu.

La deuxième, de loin la meilleure, est de ne se poser aucune question, d'agir au premier degré, en fait de se "laisser aller", non pas comme un ballot de paille dans le vent, mais comme un navire confiant sur les flots du devenir.

Dans ce dernier état d'esprit, sans obstacle intellectuel, nous pouvons aller et revenir sereinement, sans chercher à expliquer, à miraculer, à démontrer. Les instants les plus merveilleux se découvrent bien plus tard, dans le repos de la prière.

Ce temps d'incubation de la semence sanctifiante est nécessaire pour obtenir un certain détachement, une distance salutaire par rapport aux constructions de notre imaginaire.
Ceci dit, l'esprit du pèlerinage comprend quelques éléments essentiels qu'il est bon de rappeler:

  1. LA FOI JUSTE, c'est-à-dire d'une part orthodoxe, mais toujours accompagnée de pratique soutenue dans la ligne de l'héritage ancestral.
  2. LE VOEU, qui est la noble et ferme intention, émise et non retenue, d'accomplir le pèlerinage dans un but de sanctification, d'obtenir une grâce particulière, pour soi-même ou pour autrui, ces éléments étant d'ailleurs inséparables.
  3. LE DON, compris comme un renoncement, qui peut prendre plusieurs formes, actions de grâces, dévotions, jeûnes, ascèses, offrandes particulières de chants, psalmodies, matières, monnaies, nourritures, fleurs, encens (la tradition véhicule des possibilités quasi illimitées), qui auront pour effet de susciter l'attention de la divinité sur le pèlerin et sur son voeu.
  4. LE DETACHEMENT, mélange harmonieux de confiance, de décontraction spirituelle, de bonne humeur, de non-droit de regard sur les résultats espérés du pèlerinage. Dieu sait ce qui est bon pour l'homme.
  5. LE SERIEUX, indispensable, qui sans empiéter sur le détachement, oriente tout l'être vers le seul bien et lui fait éviter le trop fameux état de "touriste", dans tout ce qu'il peut comporter de péjoratif, et de graveleux. Ce qui n’empêche pas quand même de prendre des photos ou de revenir avec quelque médaille ou autre brillant trophée...


Dans ce monde moderne, qui vit le développement du tourisme, à des fins commerciales, s'est opérée une dégradation de l'esprit du pèlerinage, au profit d'une massification de l'exotisme, qui fait que des gens portent leurs pieds grossiers dans des temples qu'ils ne respectent pas et dans lesquels ils ne verront jamais la marque du sacré, quelque soit la religion d'ailleurs. Au soir d’une journée de flânerie, ils goûteront encore aux charmes souvent déchus de civilisations traditionnelles, sans en voir l'ombre de la raison, assisteront aux spectacles "cultuels" en consommant du divertissement, ceci sans parler des diverses et ineptes dépravations dont ils n'oseraient jamais profiter dans leur pays.

Sans se lamenter outre mesure, et en guise de dessert, voici un extrait de sermon, sur le même sujet,  du Grand Shenoudah (348-466!), higoumène du Monastère Blanc près de Sohag en Egypte, qui montrera qu'en matière de tourisme, le vingtième siècle n'aura eu en fait que plus de moyens, mais guère plus d'idées.
« C’est une chose excellente que d’aller prier sur le tombeau d’un saint ou d’un martyr, pour y chanter des hymnes et des psaumes et se purifier pour ensuite communier... mais celui qui s’y rend uniquement pour bavarder, manger, boire, pour y commettre l’adultère et s’enivrer, celui-là est un coupable et un impie. Tandis que les fidèles chantent des hymnes à l’intérieur de l’église, lisent et reçoivent l’eucharistie, d’autres, à l’extérieur, remplissent la place de musique et de tambours... Vous êtes venus pour vendre du miel, des bijoux et autres choses. Vous avez profité du pèlerinage pour essayer vos animaux, faire courir vos ânes et vos chevaux. Vous en faites un marché où l’on vole les marchandises exposées de manière qu’un marchand de miel est presque dans l’impossibilité de réaliser le moindre bénéfice. Les scandales qui ne peuvent pas être commis dans les foires, se commettent dans les pèlerinages des saints et des martyrs. Quelle ignorance! Si donc vos filles et vos mères parfument leurs têtes et se mettent du mascara autour des yeux pour induire en tentation ceux qui les regardent, et si vos fils, vos frères et amis, agissent de même en se rendant aux "lieux saints", pourquoi vous êtes-vous bâti des maisons? Beaucoup vont au pèlerinage pour corrompre le temple du Seigneur. Ils font des membres du Christ des membres de péché et de prostitution au lieu de les garder purs. Laissez-moi vous dire en toute franchise que beaucoup de vous prennent comme excuse le fait qu'ils ne sont pas mariés; ne faites pas de votre présence au pèlerinage des martyrs une occasion de souiller votre corps au milieu des cimetières, ou dans les bâtiments qui sont proches, ou dans les coins sombres  ».

 

P. Dimitri

 

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