L'ethos orthodoxe

 

L'éthos orthodoxe : définitions, limites, développements

Le mot ETHOS est un terme d'origine grecque se trouvant dans la langue française (Grand Littré) de rhétorique ancienne qui en qualifie la partie qui traite des mœurs. Son usage est une caractéristique de l'Église orthodoxe, car il n'est plus appliqué ailleurs dans la langue française, autrement que par moquerie, pour signifier un caractère précieux. Il est donc à utiliser avec précaution.

Les mœurs, donc le comportement, ont, en dehors des grandes lignes de la morale inspirée par les dix commandements de la loi, une application locale, propre à chaque Église. C'est donc dans un sens conventionnel que l'on doit aborder l'éthos, le caractère absolu étant réservé à l'essence du dogme. Ce qui est valable dans une partie du monde ne l'est pas forcément ailleurs et inversément.

On entend souvent dire dans le monde occidental que l'éthos de telle Église ou communauté n'est pas orthodoxe. De quoi cela provient-il et que cela signifie-t-il ? Peut-on caractériser un éthos purement orthodoxe, et dans cet éthos, quelle est la part indissoluble du comportement orthodoxe et celle, surajoutée, de la coutume locale ou d'importation ?

Il y a un lien très étroit entre la Tradition et l'éthos, de même entre l'ecclésiologie et l'éthos ou le droit canon et l'éthos. Ils ne sont pas à confondre pourtant.

L'éthos regroupe sous une même bannière ce qui de l'extérieur pourra être interprété comme orthodoxe, par rapport aux autres religions ou traditions religieuses chrétiennes. Il ne faudra cependant pas confondre le domaine orthodoxe et le domaine spécifiquement oriental, qui, bien qu'étant de nos jours prépondérant, même en occident, ne constitue rien de plus qu'une (une plusieurs) expression particulière de l'Église locale. De même, le titre "orthodoxe" est revendiqué exclusivement par le monde byzantin, qui en a fait un synonyme de communion Chalcédonienne. Rien de plus faux. L'orthodoxie dépasse très largement les bornes du monde chalcédonien. Cette vision est inspirée par une prétention impérialiste (d’origine historique) à la régence universelle de l'Église, propre à l'Église de Rome, puis à l'Église de Constantinople, après le grand schisme de 1054.

La problématique de l'éthos

Passons en revue la problématique de l'éthos, en la traitant sous l'angle du rite, qui est le plus apparent et le plus aigu, sachant que d'une manière ou d'une autre, toutes les autres parties, expérience de sainteté, vie spirituelle, iconographie, ecclésiologie, vie sociale et vie privée seront touchées.

Chaque Église a sa tradition rituelle particulière, voire locale. Dans l'orthodoxie le rite byzantin prédomine largement, que ce soit en Grèce, en Russie ou dans les Balkans (rite byzantin-slavon), et dans la diaspora en occident. On devrait dire les rites byzantins. Car on ne trouve pas toujours les mêmes pratiques spécifiques (par exemple au niveau des rites mortuaires) suivant les pays, même si le texte est identique. La couleur musicale du ton liturgique fera qu'on reconnaîtra facilement un chant grec d'un chant russe, ou roumain.

L'usage de l'octoèque, c'est-à-dire de huit tons liturgiques (ou modes de composition) est très répandu, en orient tout comme en occident ancien, mais il n'est pas spécifique à toute l'Église. Dans le monde romain on remarque aussi la présence de huit tons (ou modes) grégoriens ou pré-grégoriens. Ceux-ci ne peuvent être exclus d'un éthos orthodoxe, même s'ils ont été l'usage exclusive de l'Église primitive de Rome qui ne porte pas l'étiquette spécifique "orthodoxe" mais qui peut légitimement revendiquer cette orthodoxie. Les Église orientales ont elles aussi leurs propres modes de chant. L'éthos orthodoxe en ce sens ne pourra s'appliquer à l'usage exclusif d'un mode de chant par rapport à un autre, ou d'un mode de chant qui devienne un critère définitif de l'orthodoxie. L'atmosphère qui règne lors de la célébration d'un rite, est souvent interprétée par les convertis occidentaux de fraîche date comme étant synonyme d'éthos orthodoxe. D'où une confusion possible et regrettable. L'éthos n'est pas une question d'atmosphère.

Ce qui par contre est caractéristique de l'orthodoxie c'est la présence indispensable de certains éléments essentiels des rites, en particulier le canon de la divine liturgie. On verra ainsi un vaste panel de formes rituelles, des plus riches aux plus dépouillées, sans que l'une doive forcément avoir la prépondérance sur les autres, puisque le critère est théologique et dogmatique et non formel. Ce qui est orthodoxe dépend de l'unité de la foi, qui ne doit pas être confondue avec son uniformité. Les diverses expressions, plus ou moins riches, sont toutes complémentaires les unes des autres. Un rite dépouillé de type cistercien aura dans son cadre d'expression tout autant de valeur spirituelle qu'un rite oriental. Le ressenti de cette valeur est de nature purement conventionnelle, donc relatif.

Le critère de la richesse du développement de la forme liturgique, qui aboutit à un sommet incroyable dans le typikon du Mont Athos, n'est pas plus une norme applicable dans le monde entier. A chaque tradition sa culture, et à chaque culture sa tradition. On trouve des rites simples et cependant complets (surtout en occident pré-roman) et des rites chargés, complexes, et souvent encombrés (dans les cours impériales de Rome ou de Constantinople).

Faut-il importer l'éthos oriental pour être
ou se sentir orthodoxe ?

L'importation d'un éthos ne peut se faire in extenso que dans le cas de communautés de la diaspora, très fermées, héréditairement et culturellement pures. Par exemple, les arméniens, ont des paroisses en occident, et perpétuent leurs traditions de façon interne sans jamais les mélanger ou les assimiler à d'autres. Ils ne reçoivent pas non plus les occidentaux dans leurs églises, ni aux différents rites. Cette attitude est une option culturelle, qui permettra à la diaspora de garder sa cohésion en ayant pour moteur et lien le critère le plus élevé, celui du spirituel. Elle peut de cette façon se perpétuer en conservant une identité propre, garante de sa force intérieure et en quelque sort réserve de puissance pour la reconstruction de la grande Arménie chrétienne, après les affres des persécutions ottomanes et bolchéviques. A terme, ces formes sont appelées à évoluer, par l'apparition des inévitables mariages mixtes, à moins de faire passer cet état d'esprit pour une particularité inamovible de l'essence culturelle. De ce point de vue, la conservation de l'éthos primitif est absolument indispensable.

Certaines Églises, comme l'Église Ethiopienne, ne sentent pas encore confrontées à ce problème, mais elle devront le faire sous peu, car avec les émigrations croissantes, elle ne pourront indéfiniment couper de la grâce des sacrements les ressortissants de ces pays qui auront la malchance d'être déracinés de leur terre. De plus, la très forte pression sociale exercée dans le pays d'origine par l'Église mère fera le lit de l'athéisme de demain en dehors de la zone géographique d'influence. Le manque de formation religieuse des jeunes émigrés sera aussi une très importante pierre d'achoppement pour la continuité de la foi en dehors du pays d'origine.

La survivance d'un éthos en dehors de son contexte n'est donc pas un critère apostolique au sens pastoral de l'Église universelle c'est-à-dire catholique et orthodoxe. En fin de compte elle sera ressentie comme une forme périmée, qui entraînera dans sa chute la pratique religieuse et pour couronner le tout l'affaiblissement de la foi chrétienne.

L'altération de l'éthos

Pour les Églises qui ont une diaspora plus nombreuse et plus assimilante, comme les syriens, les russes, et les grecs par exemple, on remarque une modification de l'éthos en plusieurs stades. Premièrement la lecture des textes sacrés dans la langue locale. Puis la traduction des rites et leur célébration alternée en langue originale et en langue locale, en fonction des besoins et de la répartition linguistique au sein de la paroisse. Puis l'abandon progressif des rites en langue originale, qui souvent se passe avec la perte de la langue sur une ou deux générations, suivie de la désaffection de la fréquentation du culte par assimilation au monde occidental moderne, et finalement la fermeture de la paroisse comme ce fut si souvent le cas pour les russes de France. La conservation de l'éthos primitif est donc une nécessité pour autant que la communauté conserve une unité nationale de pensée et de vie suffisamment forte pour perdurer. Dans le cas contraire elle devient contre productive, pour utiliser un mot moderne.

Des solutions ?

L'autre option à l'alternance des rites est la création en parallèle de paroisses de langue locale, corollaire à la formation et l'ordination de clergé indigène, puis finalement la possibilité de développer des communautés basées sur le rit occidental. Certaines expériences très réussies sont conduites par l'Église syrienne en Amérique. A ce stade il règne le risque d'une grande confusion, voir d'amalgames pas toujours très heureux. Que dire de la célébration de rites occidentaux (messe latine) et son mélange avec un éthos oriental : dévotions, ornements, icônes? A nouveau le problème se pose : quel rit utiliser, selon quel mode comportemental?

La réponse est donnée sous deux formes. L'adaptation ou synthèse, la création ou rénovation. De la première nous avons déjà parlé. La création ou rénovation est-elle une alternative valable? Dans quelle mesure l'apparition de rites nouveaux, ou restaurés, deviendra-t-elle une alternative valable et viable, pour l'occident, puisque c'est ici l'enjeu d'une orthodoxie occidentale qui se manifeste ?

Création ne veut pas dire invention pure et simple. Les bases scripturaires et historiques doivent être respectées, dans la mesure où ces dernières en particulier sont accessibles. Il s'agit donc d'user à la fois de liberté et de respect. Revivifier ce qui est enfoui, restaurer ce qui est oublié, tenir compte des erreurs passées pour ne pas réhabiliter un contexte défavorable, ne pas avoir de complexes, ne pas singer l'orient, ne pas sortir du cadre strict de la plus authentique tradition. Tel est le défi posé. D'autre part, les acteurs de cette création doivent être héréditairement intégrés dans le contexte pour être réellement concernés. Cela conduit à une prise en charge de l'occident par lui-même, et non à cette forme d'infantilisation que l'on observe chez les convertis occidentaux, qui somme toute ne font que revenir à la foi primitive de leur propre Église plutôt que de se convertir.

En suivant cette ligne, les responsable de la création doivent étudier autant qu'expérimenter avec circonspection, en tenant compte des pratiques locales et de ce qui relève d'une force traditionnelle et spirituelle véritables, et en laissant de côté les agrégats lourds des influences historiques de la politique, qu'elle soit civile ou ecclésiale. En deux mots : maigrir et muscler. Le tout avec audace, intelligence et une fois de plus : avec respect.

Quel est donc le sens du critère byzantin (pour ne citer que celui-là) dans un monde occidental en perte de racines spirituelles d'un côté et en recherche de ses propres racines de l'autre ? Bien entendu le phénomène est radicalement minoritaire et le restera probablement, du moins, tant que l'éthos formé ou à reformer (voir réformer) ne sera pas pleinement ressenti par le pratiquant de base, et qu'il n'aura pas la possibilité de constater ce qui doit devenir une évidence.

En conclusion, l’éthos d’une Église locale est l’incarnation de la pratique orthodoxe (orthopraxie) dans la culture locale, il rassemble les fidèles dans le sentiment du partage de l’unité ecclésiale, il est le symbole de cette unité vivante, qui à la fois permet de distinguer le courant spirituel et de l’intégrer dans le vécu de toute l’Église. Il est une dynamique vécue, un repère indispensable à la définition identitaire d’une communauté spirituelle. Il permet à l’Église locale d’être à la fois catholique et orthodoxe. L’éthos est un critère spirituel de vie ecclésiale en Jésus-Christ, manifestant les aspects multiples de la richesse infinie que Dieu a voulu pour le bien de la création.

P. Dimitri

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